Hervé Le Bras : L’Europe face au défi de la « longue jeunesse »

Les Echos | 04.09.2014| Henri Gibier
Hervé Le Bras est Démographe, directeur d’études à l’Institut national d’études démographiques, auteur du « Mystère français », avec Emmanuel Todd, au Seuil.

Qu’a changé la fin du baby-boom pour la France ?

Qu’a changé la fin du baby-boom pour la France ?

A vrai dire pas grand-chose du point de vue démographique. On en est toujours sur la lancée des Trente Glorieuses. Simplement, à l’époque du baby-boom il y avait encore des naissances non désirées : c’était un des grands thèmes des années 1950 et 1960. L’indice de fécondité était de 2,6 enfants par femme. Et puis il y a eu les lois sur la contraception, donc pratiquement plus d’enfants non désirés. Déjà, dans les années 1950, quand le baby-boom battait son plein, si je puis dire, le taux d’enfants par femme, si l’on neutralisait l’effet des naissances non désirées, était voisin de 2. Nous en sommes toujours là après le creux que l’on a connu entre 1975 et 2000. Ce creux lui-même s’expliquait par des questions « techniques » : l’âge de la première maternité n’a cessé de reculer chez les femmes françaises. Il est passé de 23 ans et demi en 1974 à 29 ans aujourd’hui. C’était juste un retard. Et quand on regarde la descendance finale par couple, c’est-à-dire quand celui-ci arrive à l’âge où l’on ne peut plus avoir d’enfants, ça reste proche de 2. Est-ce qu’il y aura un changement ? Pour l’instant on est passé de 2,01 à 1,99 l’an dernier, je n’y vois pas, là, de menace sur notre dynamisme démographique.

Qu’est-ce qu’on appelle un jeune ?

Quand René Monory était président du Sénat, il m’avait commandé un rapport sur les jeunes dans le monde dans lequel nous avions tenté de définir la jeunesse autrement que par le classique 20-24 ans. Du point de vue anthropologique, il s’agit d’un âge de la vie où l’on a la compétence mais pas la performance. Dans le domaine de la famille, on est capable de se reproduire, mais on ne se met pas en couple, on ne fonde pas encore un foyer. S’agissant du travail, on est capable d’entrer sur le marché, mais on n’y entre pas pour différentes raisons : prolongement des études, difficultés à trouver un premier emploi stable. La jeunesse c’est cet état intermédiaire. Au Bangladesh, les femmes qui peuvent avoir leur premier enfant à partir de 15 ans l’ont dès 18 ans, elles travaillent très jeunes…
Il y a des jeunes dans ces pays, mais il n’y a pas vraiment de jeunesse. En revanche, en Europe occidentale, une femme peut avoir des enfants à partir de 12 ans, parce qu’elle a été mieux nourrie qu’au Bangladesh, mais, en fait, elle ne l’a qu’à partir de 29 ans. Vous avez un écart très grand que l’on retrouve en matière d’emploi : l’âge auquel on peut espérer avoir son premier emploi stable tourne autour de 23 ans maintenant en France. Or on est formé en moyenne dès 18 ou 19 ans. Le phénomène de l’Europe d’après 1974 c’est l’apparition d’une longue jeunesse.

L’allongement de cette période qu’on appelle la jeunesse est-il dû à la difficulté de s’insérer ou à un changement de comportement plus profond ?

La vraie rupture, sur les deux plans que vous mentionnez, c’est 1974. Le phénomène de la jeunesse tel qu’on l’entend est né avec le chômage de masse et notamment le chômage des jeunes. C’est très net du point de vue démographique : le nombre des mariages baisse soudain et significativement cette année-là. Les naissances hors mariage deviennent de plus en plus nombreuses. On se met en couple, mais on ne se marie plus ou plus tard. Il s’est produit en même temps que la crise, qui va contribuer à retarder l’entrée dans la vie active, un basculement. Avant 1974, les pauvres c’étaient les vieux, 40 % des personnes de plus de 60 ans vivaient sous le seuil de pauvreté ; maintenant, ça doit être 10 %. Il y a désormais, en proportion, plus de jeunes dans cette situation de pauvreté que de personnes âgées. Et aujourd’hui 9 transferts intergénérationnels sur 10 sont descendants, des catégories plus âgées vers la jeunesse. Grâce à cette solidarité familiale, la situation des jeunes, souvent plus défavorable que dans les autres pays de l’OCDE, ne crée pas de tension. Ce qui explique aussi qu’elle dure. Et que la famille soit la valeur la plus plébiscitée en France.

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